Le vendredi suivant, le 16 Janvier en fait, Miguel se retrouva à Saint-Joseph. Il revint voir son évêque, dans le presbytère attenant à cette même cathédrale où, à peine deux ans auparavant, il avait tenté une première démarche auprès de Mgr Corian. Bien que, dans les faits seulement 22 mois s’étaient écoulés entre les deux visites « officielles » (Car il y en avait eu quelques autres plus conviviales à son évêque depuis, mais c’était seulement la deuxième correspondant uniquement à sa démarche d’ordination) il avait l’impression qu’une décennie entière avait passée tellement sa vie avait été bouleversée depuis ce temps… Pour lui, tout avait changé, il ne se sentait plus du tout le même, tant la vie et plusieurs expériences qu’il avait vécu dans un court laps de temps l’avaient transformées, sans doute à jamais… Il y avait d’abord eu ce voyage en Haïti qui avait marqué à jamais son existence sur plusieurs fronts, d’abord la naissance d’une amitié toute particulière avec le plus jeune des Disciples de Saint-Paul, Claudius Saint-Armand qui lui avait fait visité l’incroyable et inspirant chantier d’une école aux Gonaïves qu’il dirigeait de main de maître, dont Miguel suivait la progression depuis son retour avec les nombreuses lettres de Claudius auxquelles il répondait toujours avec affection et empressement… Puis le tragique accident du petit Léopold lors d’une tournée en territoire rural et la transfusion sanguine directe qui avait suivi. Jamais il n’aurait cru vivre une telle expérience. Elle fut marquante dans tous les sens du terme, tant physique que psychologique. Puis, la relation brève mais si intense qu’il avait vécu avec Nadia, cette nuit du déménagement qui aurait pu le faire dévier de sa voie à jamais, mais qui, curieusement, avec plutôt raffermi sa foi… Ce séjour au Pérou, gracieuseté du club Lionceau, où il s’était enfui pour panser ses plaies en solitaire l’en avait profondément convaincu. Son travail à l’autre bout de l’Amérique, d’abord dans un centre de désintoxication de Cuyoclla pour une première quinzaine puis à La Oroya pour le reste du voyage, dans ce drôle de pays où il avait côtoyé et l’espoir et la misère tout à la fois… Finalement, son acceptation au grand Séminaire confirmée il y a quelques jours à peine. Oui, il pouvait dire que sa vie avait radicalement changé en seulement quelques mois… C’est en substances les réflexions qu’il partageait avec Francis Corian, qui, lui aussi, trouvait que son jeune disciple avait beaucoup muri en peu de temps.
Francis Corian faisait le tour de tous ses futurs stagiaires, à commencer par les trois aquacoralliens qui étudiaient ensemble à l’Université Laval, de part son passé de pasteur de Corail-des-Eaux, ceux-ci lui tenaient particulièrement à cœur. Après Miguel, François et Étienne auraient aussi leur rendez-vous dans le bureau de l’évêché. En plus de quelques autres à des stades de maturations divers dans les autres paroisses de son diocèse. Au total huit jeunes étudiants sur qui Francis Corian misait beaucoup pour représenter l’avenir de l’église diocésaine du Bas Saint-Laurent. Comme Miguel était le plus engagé spirituellement, le premier à être accepté au Grand séminaire, (François allait éventuellement lui aussi recevoir la sienne quelques semaines plus tard, pour ironiquement, en bout de piste être ordonné quelques semaines avant lui) il en fut naturellement question, tout comme de la rencontre qui restait encore avec le psychologue de l’institution.
Pour clore son « dossier » au niveau du Grand Séminaire et ainsi confirmer sa demande d’admission, Miguel se devait de rencontrer le psychologue affilié au Grand Séminaire, une simple formalité demandée par le directeur à tous les futurs séminaristes afin de bien les préparer à ce qu’ils allaient vivre. Cette évaluation, lui avait-on appris, en plus de déceler les « déréglés », pédophiles, criminels et autres comportements de cet acabit, ce qu’on voulait évidemment éviter à tout prix dans la grande famille ecclésiastique québécoise, et de les référer vers des ressources adaptés à leur état, avait aussi pour but de soumettre le candidat à une réflexion profonde sur lui-même, ses motivations et son cheminement de foi, et donc, par le fait même voir s’il était réellement fait pour la vie de prêtre… Une étape essentielle s’il en était une mais qui posait rarement problème, la réflexion ayant généralement eu lieu bien avant cela. Comme c’était le cas pour Miguel évidemment.
La rencontre fut rapidement prise, moins de deux semaines plus tard en fait et par un jeudi pluvieux de fin janvier, plutôt ironique pour ce temps de l’année, Miguel se pointa pour la toute première fois dans la bâtisse du Vieux-Québec. Il attendait dans l’imposant hall d’entrée depuis tout juste cinq minutes lorsque Jean-Guy Lebel, qui est à la fois prêtre et psychologue pour le Grand Séminaire vint à sa rencontre. Grand bonhomme costaud à la barbe poivre et sel, au sourire engagent et à la personnalité extravertie, qui faisait un peu penser à Yves Lambert, l’ancien membre de La Bottine Souriante, un groupe folklorique que Miguel appréciait beaucoup, ce qui fit sourire Miguel lorsqu’il constata la vague ressemblance. Le déclic se fit tout de suite entre les deux hommes, le futur séminariste le trouvant chaleureux, sympathique et fort abordable. Après les présentations d’usage et la chaleureuse poignée de main qui suivit, tous deux montèrent au deuxième étage, dans le bureau du professionnel. Une série de questions attendaient Miguel dans un premier temps, puis les fameuses « taches » qui l’avaient bien fait sourire lorsqu’il avait vu un reportage télévisé sur cette méthode plutôt particulière d’obtenir des informations sur une personne. Voilà que c’était à son tour de tenter d’extirper des formes, des couleurs, des images de ces jets de peintures plus ou moins aléatoires qui s’enlignaient sur les cartons que lui montraient le psychologue.
La rencontre dura une heure à peine et se conclut avec la même poignée de main puissante et chaleureuse qui avait initié le contact. Jean-Guy Lebel avait en quelque sorte confirmé officieusement son admission : Miguel avait toutes les aptitudes et l’attitude souhaitée pour devenir un bon prêtre, c’est donc sans aucune réserve qu’il recommanderait son acceptation, disant qu’il ne voyait vraiment rien qui pourrait l’empêcher d’être admis pour Septembre au Grand Séminaire… Ne restait que la signature officielle de l’Abbé Giguère, le tout nouveau directeur qui prenait la place de Marc Ouellet, les deux dirigeants qui se baseraient en partie sur son rapport pour rendre une décision définitive, et le tour serait joué. Il conclut donc la rencontre en disant à Miguel que ce n’était qu’une question de jours avant que la confirmation ne lui parvienne par la voie du courrier… Après quoi, avec à peine onze heures à sa montre, Miguel se retrouva libre comme l’air pour la journée. Il quitta donc le Vieux-Québec avec le sourire aux lèvres malgré le temps on ne peut plus moche qui sévissait à l’extérieur. Le temps de faire un saut de puce à la résidence de l’Université Laval, question de saluer ses confrères aquacoralliens qui, contrairement à lui, avaient cours ce matin… Comme il se pointe à l’Université tout juste avant le dîner, c’est au Pavillon Desjardins, qui servait à la restauration de la grande majorité des étudiants qu’il s’arrêta, attendant François et Étienne afin de casser la croûte avec eux avant de reprendre la route. Et les deux comparses ne tardèrent pas à se pointer… Le repas fut fort agréable, vif et ponctué de plusieurs éclats de rire tant Miguel avait le cœur à la fête. Sa bonne humeur était communicative et les deux autres aquacoralliens ne pouvaient qu’embarquer dans le jeu.
