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Extrait 1 Comme les vagues du fleuve

La cathérale de Saint-Joseph, qui se dresse fièrement rue des Céramistes, se profile dans son champ de vision. Ses pierres d’albâtres blanches reluisant au soleil de ce petit matin. Voilà près d’une heure que Miguel Des Bretagne, seul, arpente les rives du fleuve, tout juste derrière l’imposant bâtiment. Il est en réfelxion profonde à quelques minutes de sa rencontre avec Francis Corian. Que lui dira son évêque à propos de sa démarche ? Il ne sait pas exactement, mais il est confiant en l’univers, en qui il a remis sa destinée dans une prière profonde hier soir avant de fermer les yeux. Il a choisi de plonger dans sa vocation, il croit fermement au destin, que rien n’arrive pour rien et que, peu importe l’issue de la rencontre, il sait que quelque chose de grand, de bien plus grand que lui, l’attends… Même s’il ressent tout de même une certaine nervosité. Comme chaque fois qu’il ressent le besoin de réfléchir, de mettre de l’ordre dans ses idées, c’est vers le plan d’eau, aussi immuable que le temps qui passe qu’il se tourne. Depuis sa toute petite enfance, les cours d’eau et le fleuve surtout ont sur lui ce pouvoir calmant et apaisant, ce qui lui permet de trouver rapidement la paix de l’âme pour résoudre ses conflits intérieurs. Bon, l’heure tourne et la rencontre est maintenant imminente. C’est donc à regret qu’il quitte le fleuve pour rejoindre le presbytère, en annexe à la cathédrale. Dès son arrivée un sourire chaleureux l’accueil avec bienveillance :

– Bonjour. Je peux vous aider ?

– Oui, j’ai rendez-vous avec Monseigneur Corian.

– Parfait, qui dois-je annoncer ?  Veuillez patienter quelques instants, je vais voir si Monseigneur Corian peut vous recevoir… Que diriez-vous d’un bon café en patientant ?

– Volontiers, merci beaucoup. Mon nom est Miguel, Miguel Des Bretagne, dit-il en tendant une main chaleureuse.

  • Enchanté, monsieur Des Bretagne. Je m’enquiers de sa disponibilité, je vous reviens tout de suite, souligne-t-elle en lui préparant une tasse de café. Du lait, du sucre ?
  • Un peu de sucre, s’il-vous-plait. Noir pour le reste.

Miguel, maintenant un peu nerveux à quelques mins de cette importante rencontre voit rapidement défiler tout son parcours des derniers mois… Comme s’il voulait « faire vieux » pense-t-il en souriant, tout cela c’était au siècle dernier…   

C’est en 1998, il y deux ans déjà que tout a commencé. Miguel avait alors décidé de se faire confiance, en franchissant, en septembre, le premier pas vers le rêve qu’il porte depuis sa tendre enfance… Devenir prêtre. Il s’est donc inscrit à la Faculté de théologie de l’Université Laval. D’abord pour faire comme les Disciples de Saint-Paul, dont plusieurs membres ont jalonnés son cheminement scolaire ; le frère Gérard Lemelin, qui lui a appris à prier, curieusement à travers les cours d’écologie et l’amour de la nature ; le frère Léonnard Lavoie, qui lui a montré l’amour de la langue française, sa langue, sa fierté d’être québécois, à ses tous premiers pas au CEGEP en lettres et le frère Bazinet qui a réussi le tour de force de lui faire obtenir ses maths 535… Servir les autres, être un semeur d’espérance, comme son grand-oncle Martial dit souvent de son métier et de sa vocation… Mais il s’est rapidement rendu compte que, même si c’était sa voie, son milieu, il avait des habitudes un peu trop solitaires pour partager la vie en communauté… Sa toute première session universitaire en a donc été une de formation, bien sûr, mais surtout de prise de conscience. Conforté dans son désir par le frère Hermans, qui travaille de près avec l’équipe du Grand Séminaire, Miguel amorce ce matin une étape fort importante, il vient rencontrer Son évêque, Francis Corian qui occupe ce nouveau poste depuis un an à peine, que ses parents connaissent fort bien, pour lui demander la permission de poursuivre ses études au Grand Séminaire l’an prochain. Il deviendrait alors sous l’égide du diocèse de Saint-Joseph tout en amorçant sa deuxième année au BAC. C’est donc un Miguel particulièrement fébrile qui attend cette rencontre pour laquelle il a de grandes espérances, voire des attentes.    

Avant de prendre la route qui le mènera à l’Université Laval, il avait fait son cours en Lettres au CEGEP de Saint-Walter, comme le lui avait recommandé Martial, le frère de son grand-père Jogue, prêtre et ancien curé de Corail-des-Eaux, disant que c’était là la route à suivre s’il voulait devenir prêtre. Le tout nouveau curé de Corail, Adam Deschamps, avec qui il s’était rapidement lié d’amitié, abondait dans le même sens. Donc il avait suivi leurs conseils… Ardent amateur de théâtre et de littérature, initié tout particulièrement à la culture par son frère Lambert, il avait trouvé que ses trois années avaient passés à la vitesse de l’éclair… Tout comme le siècle qui s’achevait avec cet An 2000 qui suscitait tant d’espoirs et les rêves les plus fous tout à la fois… Mais la réflexion s’arrêta là, des pas dans le couloir le tirèrent soudainement de sa rêverie. Francis Corian venait à sa rencontre…  

– Bonjour Monsieur Des Bretagne, je vous attendais, dit Francis Corian en lui tendant une main chaleureuse.

– Monseigneur Corian, c’est un honneur pour moi d’être reçu par vous. Mes parents m’ont si souvent parlé de vous, de votre grand cœur, ils vous ont connu lorsque vous étiez curé à Corail-des-Eaux. Si je viens vous rencontrer aujourd’hui, c’est pour savoir votre décision quant à ma demande des dernières semaines, vous vous en doutez bien !

– Oui, et je suis très touché… Je suis aussi très content que vous soyez ici, venu me rencontrer en personne, ça va me permettre de mieux vous expliquer la décision que nous avons prise… D’abord, je dois dire que nous avons étudié votre candidature avec beaucoup de sérieux.

– Et ce « nous » c’est qui au juste ? Je croyais que le dernier mot revenait à l’évêque.

– Pas tout à fait. Quand je dis « nous », c’est toute une équipe. C’est d’abord le comité de pastorale du Grand Séminaire, l’abbé Grenier qui est l’ancien directeur et qui est encore l’âme spirituelle, naturellement le Directeur actuel du Grand Séminaire Marc Ouellet et, pour le diocèse de Saint-Joseph, l’abbé Fleury de Saint-Grégoire, qui est responsable des vocations, que vous avez sûrement déjà rencontré et moi, en tant qu’évêque responsable du diocèse où vous souhaiter vous donnez… Bref, c’est beaucoup de monde. Je voulais que vous soyez averti pour ne pas que vous pensiez que je suis tout seul à prendre cette décision là… Donc, on s’est réunis… On a discuté longuement de votre dossier, et… on en est venu à la décision d’attendre encore un peu avant de vous admettre au Grand Séminaire…

– Ah !! Mais pourquoi… ? demanda Miguel, un peu troublé par cette décision et qui entrevoyait déjà son rêve lui glisser entre les doigts…

L’évêque reprit calmement… « D’abord en raison de votre jeunesse, vous êtes jeune, très jeune même, relativement à l’ensemble des séminaristes s’entend… Ce qui n’est pas un défaut, je le sais bien… Mais quand on est jeune, nos désirs ne sont pas toujours clairs, précis, définis en un projet de vie concret… Surtout aujourd’hui à l’aube du 21e siècle… On n’est plus « obligé » de faire un prêtre… Je dis obligé, c’est un bien grand mot. Mais disons que c’est plus par réelle vocation qu’à l’époque où moi j’ai été ordonné disons. S’il avait fallu que je dise à mon père que je voulais faire autre chose qu’un prêtre, comme j’étais le plus vieux de ma famille, il ne m’aurait pas forcé, c’est certain, mais disons qu’il aurait été déçu, bien déçu… Aussi, même si je ne regrette rien, que je suis très heureux comme prêtre, je crois que mon choix a été beaucoup influencé par les gens autour de moi…

– Je comprends et je respecte votre décision, mais je peux simplement vous dire que c’était le grand rêve de ma vie. C’est loin d’être un coup de tête ou quelque chose de passager… Je veux simplement que vous sentiez toute cette passion qui me viens de mon Christ,

L’évêque commença par lui sourire amicalement avant de reprendre la parole : « Je suis très heureux d’entendre cela. Je l’encourage même, une foi aussi puissante ne peut être qu’un atout. Mais j’irais quand même d’une petite métaphore pour que vous saisissiez encore mieux ; je comparerais votre vocation au ressac des vagues du fleuve. Quand vous jetez au loin n’importe quoi, une branche, une bouteille, un papier, contre le fleuve, il s’éloigne pour un bout de temps… Dépendant de l’énergie avec laquelle vous l’avez lancé… Mais ça finit toujours par revenir vers le rivage, poussé par les vagues. Une vocation c’est ça, c’est une ligne que Dieu a tracée pour celui qui a l’appel ; qu’il lutte férocement  ou qu’il accepte immédiatement, le résultat sera le même, il finira par revenir où Dieu l’a appelé à être… C’est une force quasiment aussi grande que les marées… Et peu importe ce que vous faites pour vous « débarrasser » de cette route de Dieu, vous finirez toujours par revenir sur son chemin… Il faut juste un peu de patience et une grande confiance en lui… vous verrez, la route va s’éclairer et vous perdrez beaucoup moins d’énergie si vous cessez de lutter, tout en acceptant que, parfois, on puisse temporairement s’éloigner un peu du rivage.  

– Je veux bien être patient, mais en attendant je fais quoi ? Je m’oriente pour faire autre chose, je reste proche de l’église ? Si Dieu m’a guidé ici aujourd’hui, c’est qu’Il a certainement une marche à suivre, un plan en quelque sorte ?

– Oui, on peut dire cela. Mon expérience d’homme bien imparfait, mais qui a tout de même vu quelques cheminements me dit ceci : Acceptez cette décision comme un moratoire de quelques années sur votre projet de vie… Je vous conseille aussi de poursuivre vos études en théologie avec intérêt, on ne sait jamais toutes les voies de Dieu… Disons, trois ou quatre ans, et si c’est toujours ce que vous souhaitez au plus profond de votre âme, alors il sera toujours temps de refaire une demande, qui n’en sera que portée par une plus grande conviction…

– Disons que, pour tout de suite, je le sens un peu comme un rejet… Comme si le diocèse ne voulait pas des jeunes prêtres… Sans vous manquez de respect, bien entendu, mais je crois que c’est une erreur.

– Ce n’est pas que le diocèse ne veut pas de vous comme prêtre dans sa grande famille, il veut simplement que vous soyez le plus en paix possible avec votre décision. De la jeunesse, on n’en a jamais trop… Mais disons qu’à 21 ans, c’est un peu prémédité… Aussi nous vous proposons d’aller explorer la vie au maximum en attendant… On veut que votre choix soit sûr, mur… et, pardonnez-moi de dire ça un peu crûment comme ça, mais on aimerait que vous alliez faire la vie avant de choisir. Que ce soit de connaître l’amour pour être vraiment convaincu que votre vœu de chasteté en soit un clair et en toute connaissance de cause, et non pas une promesse par dépit… Tester le marché du travail, vous former, vous impliquer dans des organismes, faire du bénévolat… Bref, expérimentez une multitude d’occasion de mettre votre foi au service des autres… sans être prêtre pour autant. Tout d’un coup que cela vous suffirait, que vous deveniez alors le laïc le plus impliqué au service de sa communauté que le diocèse ait vu… Qu’en pensez-vous?

– Ouf !! Je ne m’attendais vraiment pas à ça aujourd’hui… Mettons que pour tout de suite je suis plus triste et assommé qu’autre chose. Mais je vais réfléchir à ça…  Je dois admettre que c’est pas complètement fou. 

– Ok, prenez tout votre temps pour bien digérer tout ça… Ce n’est pas facile, je sais. Mais une vocation, ce n’est pas non une décision que l’on prend sur un coup de tête. Aussi, si jamais vous souhaitez vous impliquer, j’aimerais ça vous revoir de temps en temps… Il y a toujours du travail pour une jeunesse zélée et ardente… En espérant simplement que vous ne nous en voulez pas trop… Ce disant, l’évêque lui tendit une solide poignée de main que Miguel accepta… En se promettant bien de revenir.

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