
Un texte de Sébastien Lévesque pour la Revue Ainés
Laurent Tessier, retraité depuis 1999 du département des sports de l’Université de Sherbrooke, s’est d’abord servi de l’argent qu’il a économisé en cessant de fumer pour voyager… S’il a effectué son premier voyage à 40 ans, il n’en est plus vraiment là, préparant pour Octobre prochain son… 56e départ !! S’il voyage, c’est d’abord et avant tout pour aider, pour bâtir un monde meilleur ; il résumera d’ailleurs son histoire avec cette humble phrase : C’est une simple goutte d’eau dans l’océan, mais c’est ma goutte d’eau à moi ! Ces « gouttes d’eau » prennent en outre la forme d’arbres ; il se fait un point d’honneur de planter un arbre dans chacun des pays où il est allé ; par exemple ; pour son récent voyage au Pérou ce fut deux eucalyptus et Haïti à en son sol un manguier planté de ses mains. Rencontre avec un conteur exceptionnel, un homme de cœur et quelqu’un pour qui l’entraide n’a pas de frontières. Il se dit extrêmement privilégié, d’avoir pu faire autant de choses, d’avoir vécu autant et d’aussi belles expériences, mais du même souffle, il redonne tellement que c’est à se demander qui, de Laurent Tessier ou des gens qui l’accueille sont le plus privilégié de pouvoir compter sur l’autre.
Ouvert sur le monde, c’est d’abord vers Haïti qu’il s’est tourné, ayant des amis de l’Université originaires de ce pays. Ce fut un véritable coup de cœur qui, malgré le reste de son histoire, ne l’a jamais vraiment quitté. Ses quinze voyages dans ce petit pays, l’un des plus pauvres de la terre, ainsi que les deux enfants qu’il y a adoptés en sont des preuves qui parlent d’elles mêmes. Puis ce fut la Pologne, la Venezuela, l’Espagne et la France, via le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle qu’il a d’ailleurs parcouru à six reprises. Il a aussi planté 10000 plants de café à Santa Lucia au Nicaragua, avec une coopérative de jeunes de l’Université de Sherbrooke, et finalement le Pérou, dans un centre pour poly-toxicomanes le printemps dernier. Et se sera l’Égypte et son Mont Sinaï en Octobre prochain pour une ouverture aux autres religions alors qu’il sera accompagné de palestiniens musulmans, de prêtres catholiques français et de juifs d’Israël. Une semaine inoubliable se promet-il.
HAÏTI, MON AMOUR
C’est donc Haïti, le plus grand coup de cœur de Laurent Tessier : « C’est d’abord pour aider que je suis allé, seconder les communautés religieuses qui sont dans le domaine de la santé, mais surtout pour faire des menus travaux qu’elles ne peuvent pas toujours faire, peinturer, réparer, entretenir les lieux tout simplement, ou encore faire de l’écoute, ce qui est encore plus valorisant, ça m’est arrivé en Haïti de passer des heures avec les vieux qui n’ont pas personne, sortir des livres, leur faire la lecture, mais aussi les écouter se raconter. Et ils sont tellement contents de voir que quelqu’un vient de si loin spécialement pour eux… Hé ! Tu fais ça pour moi, ça se peut pas, me confiaient-ils souvent. » Il a tellement aimé le pays qu’il y a adopté deux enfants, dont son aînée qui a aujourd’hui 22 ans, à l’âge de 18 mois… Un âge approximatif fixé par les médecins pour les besoins de l’adoption, car la petite en question est une enfant abandonnée qu’il a recueillie puis adopté. Son garçon est lui aussi un enfant de la rue, qui ramassait du riz afin de nourrir ses parents. Mais malheureusement, ses parents sont tous les deux morts de faim… Il a donc été mis dans un orphelinat du nom de « Caipanou » qui en créole signifie « Maison pour nous » qu’un ange sur deux pattes, une dame du nom de Miss Matt avait ouvert pour les enfants de la rue. Quand cette dame est décédée, grâce à l’entreprise de Sœur Lise Brosseau, une religieuse de Sherbrooke qui me servait toujours de contact lors de mes voyages en Haïti, ce petit bonhomme là a trouvé une famille… Elle m’a dit, ce petit gars, il me semble qu’il serait bien à la campagne, comme sur ta terre à Bonsecours… J’ai alors regardé mon épouse et ont s’est laissé convaincre. » C’est avec beaucoup d’émotion qu’il se souvient de cet épisode.
« Il y a un paquet de choses qui est dit sur Haïti, mais il faut connaître le pourquoi des choses… 300 ans d’esclavages, menés par des dictateurs, les gens, très pauvres pour la très très grande majorité n’ont pas vraiment d’idée, dans leur famille ou ailleurs, du sens réelle de la démocratie… Et la démocratie c’est la liberté » Les Québécois ne veulent plus aller en Haïti, ni les aider, et je les comprends très bien, à cause d’une certaine vision éditoriale qu’on ne donne dans les médias entre autre, mais reste que le vrai peuple lui en a bien besoin. Haïti, c’est le pays le plus aidé au monde, mais malheureusement beaucoup de ces fonds là vont pour les dictateurs. Entre autres le Canada, via des compagnies d’asphalte d’ici, a bâti de très belles routes, mais pour un peuple dont la très grande majorité n’ont pas d’autos, à quoi ça peut servir… Et tout est pipé comme ça… L’argent ne se rend pas où il devrait aller et la misère continue »
Pour illustrer toute la résilience du peuple haïtien, à qui il voue une fierté sans bornes, monsieur Tessier nous raconte encore cette histoire absolument extraordinaire qu’il lui a été donnée de vivre là-bas : « Un matin qu’on allait à Port-au-Prince, acheter des denrées pour nourrir des enfants pauvres, en avant de nous, dans Pititionville, un secteur dans les montagnes où les bourgeois restent, Il y avait un camion rempli de gravier, avec trois enfants accrochés à l’arrière, armés de petite chaudières pour aller chercher de l’eau, qui sortaient de Cité-Soleil, l’un des plus gros bidonvilles d’Haïti. Voilà donc une grosse camionnette blindée des Chimères, qu’on appelle aussi les Macoutes qui monte en sens inverse avec leur gros criard… Quand ils passent il faut se tasser du chemin. Donc le camion s’est tassé, mais le chemin était tellement mauvais que le camion s’est renversé… Alors des trois enfants, une petite fille est morte carrément écrasée sous le camion. Par contre, un petit garçon de 10, 11 ans, était là, avec plein de gravier qui lui avait ouvert le bras… Donc, je débarque de l’auto, j’enlève ma ceinture pour lui faire un garrot, afin d’arrêter ce sang là qui coulait… Alors je l’ai emmené au dispensaire de Canape-Vert pour se faire soigner. Rendu sur place, le médecin a dit « On peut pas rien faire. Dans la nuit, les chimères ont volé les réserves de sang qu’on avait, parce qu’ils ont peur que la guerre civile éclate. Donc les riches se sont encore servis les premiers. » J’ai alors dit, attends, regarde donc si mon sang pourrait être compatible. Donc, ils ont pris une prise de sang, et on a été chanceux, mon sang l’était. Mais j’avais jamais fait ça, donner mon sang de bras à bras… Ça donc été un transfusion directe. Je te dis qu’en dernier, tu commences à voir des étoiles… Mais le docteur m’a rassuré : « Y’a pas de danger Laurent, tu te reposes pis en 24 à 48 heures, ton sang se refait toute. » Mais finalement, comme on pouvait pas l’opérer à froid, sans anesthésie, malheureusement y’a fallut couper le bras du petit bonhomme… Trois semaines après, comme j’étais encore en Haïti, je suis allé m’informer, pour voir comment allait mon petit bonhomme. Donc j’arrive sur place, je demande à son père où est-ce qu’il est… Il me pointe la cour en disant, il est parti jouer. Là, tout d’un coup, je le vois arriver en criant : « Laurent Laurent Laurent… pis là il me demande Comment ça vas ? » Là je lui dit mais toi comment tu vas, je viens prendre de tes nouvelles. Il me regarde droit dans les yeux, et tu sais un enfant, tu sais jamais ce qu’il va te sortir, mais tu sais que c’est toujours vrai, toujours sans malices. Il me dit : « Je suis chanceux… » Je lui demande comment ça, tu t’es fait couper un bras… Il me répond : « Ben si je m’aurais fait couper une jambe, j’pourrais plus jouer au football avec mes amis… » Pour Laurent Tessier, c’est ça la résilience.
PLAN B POUR LIMA
Il avait d’ailleurs un beau projet pour cette année qu’il n’a pu mettre à exécution à cause la situation politique intenable ; aller brancher à l’énergie solaire une petite communauté avec un ami ingénieur, retraité d’Hydro-Québec. C’est d’ailleurs pour cela qu’il s’est tourné vers le Pérou, où allait pour la toute première fois. Il a passé 5 semaines dans ce pays d’Amérique du Sud, avec les Frères de la Charité qui ont là-bas un Centre de désintoxication pour cocaïne et alcool ainsi qu’un Centre de la Petite enfance pour handicapés mentaux et physiques, pour les 4 à 16 ans, où monsieur Tessier à œuvré tout particulièrement. Il dit avoir particulièrement apprécié l’espoir qui règne en ce pays, il parle de Lima avec ses 30 universités, une réalité qu’on ne soupçonnerait pas, bien qu’il souligne ironiquement que c’est la ville au monde avec le plus chauffeurs de taxi possédant un baccalauréat. « Mais ils sont prêts, ils sont porteurs d’une semence en eux, ils ont l’instruction, la force… Alors j’ai grande confiance en ce petit… Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a 17 climats au Pérou, donc on trouver de tout, mais vraiment de tout, de la richesse, des coins pour manger qui sont extraordinaires, des montagnes à couper le souffle notamment avec de la neige éternelle au sommet, tandis que moi, où j’étais, c’était littéralement le désert, alors qu’ils n’ont eu de pluie depuis trois ans. Mais par exemple, le salaire moyen d’un ouvrier de la construction est de 8$ par jour pour des journées de 12 heures… Il y a présentement plusieurs entreprises qui sont installés là-bas parce que, tout comme au Mexique, les salaires sont encore très bas. Mais là aussi j’ai espoirs que les salaires vont finir par grimper et il va y avoir des jours meilleurs parce que un atout majeur pour eux, en plus d’être très instruite, c’est une population qui est très très jeune, il y a beaucoup d’enfants, on en voit partout…. »
COMPOSTELLE… POUR LE REPOS DU GUERRIER
Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle que plusieurs chrétiens font ou veulent faire au moins une fois dans leur vie, lui il s’en sert pour se ressourcer, pour accrocher le sac à dos comme il dit, c’est d’ailleurs pour cela qu’il l’a fait a six reprises. « C’est une piqûre, explique-t-elle, c’est sûrement pas parce que j’ai pas compris… Mais d’une année à l’autre c’est jamais la même chose… Les rencontres sont différentes, en plus de la campagne, de l’air pur, c’est bon pour la santé… En plus de la bonne nourriture, de l’histoire, de la culture européenne, tu arrives dans des villes espagnoles qui ont 2000 ans d’histoire, c’est aussi ça que ça m’apporte… Qu’est-ce que tu veux de mieux ? » La route en elle-même fait traverser six cultures différentes, c’est donc un enrichissement extraordinaire pour tout être ouvert sur le monde, explique monsieur Tessier Et curieusement, au fil de ses rencontres et ses conversations à bâtons rompus tenus au fil de la route, il croit aujourd’hui fermement que le Québec, sur le plan idéologique, est plus proche du peuple espagnol que des français, tout particulièrement du peuple basque, qui tout comme le Québec, aspire à sa pleine souveraineté, « Tout comme nous, ce sont des gens distincts des espagnols, des gens accueillants et bons vivants, qui aime la bonne chaire et s’amuser, un peu comme nous. Et dés que tu franchis les Pyrénées, tu te retrouves en territoire basque… » « Quand tu fais quelque chose comme ça, ça t’amène à une plus grande ouverture d’esprit, à comprendre avec une plus grande sagesse le pourquoi des choses… » Termine-t-il avec philosophie.
