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Fanfreluche va raconter…

Imaginez que, sur un simple commentaire, « Ça fera le vent !! » celui-ci cesse de souffler, les flammes s’apaisent, permettant aux pompiers de maîtriser enfin les incendies dévastateurs de la ville des anges… Ou encore que Benyamin Netanyahou, sur ces simples paroles : « En voilà des manières ! » cesse, intrigué par cette voix venue de nulle part, tout geste de violence et réinstaure la paix en Israël… Si quelqu’un pouvait entrer dans l’histoire et en changer le court sur une simple opinion émise bien haut, comme tout serait merveilleux. C’est le pouvoir qu’avait Fanfreluche, l’héroïne de mon enfance qu’une vilaine chute subie il y a quelques semaines aura finalement emportée. Elle avait tout de même plus d’un siècle au compteur. 101 ans pour être rigoureusement exact. Portrait de celle qui a raconté des histoires à sa manière… Elle naît à Moscou le 1er octobre 1923, sous l’ère de Staline. Comme ses parents sont des intellectuels révolutionnaires, ils l’appelleront Kim, qui est aussi l’acronyme des Jeunesses communistes internationales. Comme ils rêvaient d’avoir une poupée, ce prénom, fort populaire à son époque, convenait aussi fort bien. On s’en doute bien, de tels parents ne font guère l’affaire du cruel dictateur, qui les éliminent dès 1930… Laissant une orpheline d’à peine 7 ans dans son sillage. La jeune Kim est alors recueillie par sa grand-mère qui, vivant dans la pauvreté, lui fait quitter la Russie à 10 ans pour aller vivre chez une tante à Montréal. N’étant pas catholique, comme la majorité de la société de l’époque, elle doit faire ses études à l’école anglaise… Pourtant, elle apprendra le français, qu’elle maîtrise admirablement bien pour une 3e langue, lors de son passage aux Beaux-arts. Un exemple d’intégration dont on aurait intérêt à se souvenir en ce 21e siècle aux allures multiculturalistes. Pour sa grande amie Violette Chauveau, comédienne tout comme elle, la capacité de Kim Yaroshevskaya d’avoir réussi à « garder cette jeunesse, cette tendresse, cette bienveillance à travers toutes les épreuves qu’elle a traversées » est particulièrement source d’inspiration. Kim Yarochevskaya était à la fois autrice, comédienne et même chanteuse à ses heures, même si, modeste, elle ne voulait pas trop que ça se sache pour le chant, résume son amie en souriant. Mais sa grande humilité ne l’empêche pas de recevoir une pluie d’hommages de toutes sortes tout au long de sa longue et florissante carrière, elle est tour à tour Lauréate de l’Ordre du Canada en 1991 et du Mérite du français en 2003, deux distinctions honorifiques qui lui tiennent particulièrement à coeur. Elle sera aussi Compagne des arts et des lettres du Québec, haute distinction du ministère de la Culture en 2017. Un honneur totalement mérité pour cette grande dame qui a conquis des générations d’enfants, petits et grands souligne François Legault au passage. Et finalement dernier hommage de son vivant, elle sera honorée par la mairesse de Montréal Valérie Plante, qui la fait Commandeure de l’ordre de la ville en 2023. Autant de distinctions qui feront que Fanfreluche ne sera sans doute jamais oubliée. Sur les planches, comme interprète, durant les année 70 et 80, elle a joué William Shakespeare, mais aussi Tennessee Williams, Eugêne Ionesco, Anton Tcheckov, Frederico-Garcia Lorca, Luiji Pirandello, Albert Camus, Robert Guril, Morris Panych et Réjean Ducharme… « Parce que même si les gens me parlent d’abord de ce que j’ai fait à la télé, c’est au théâtre que j’ai connu les plus beaux moments de ma carrière », confiait-elle à un journaliste au moment de monter sur les planches du Rideau Vert en 2012. Cependant, on se souviendra surtout d’elle pour sa propre création ; la poupée Fanfreluche. Son amie Sophie Faucher résume d’ailleurs le personnage en ces termes : « Elle entrait dans le conte, et, pour peu que l’histoire ne lui plaise pas, elle changeait le court des choses. Ce qui nous autorisait nous, à être gentiment délinquantes !! » Marqué par sa patrie d’origine et les contes de Pouchkine tout particulièrement, c’est la plus grande inspiration de Kim Yaroshevskaya pour la création de la célèbre Fanfreluche, qui voit le jour au cours d’une improvisation à l’Ordre de Bon Temps, mouvement culturel laïc auquel elle participe. Nous sommes alors en 1946. De cette même improvisation sont aussi nés le clown Fafouin et le pirate Maboule, les premiers personnages de la Boite à surprise que dirigeait Pierre Thérault qui se retrouveront à la télévision quelques 10 ans plus tard. Puis Fanfreluche continue son parcours en solo, non sans quelques doutes et hésitation entre 1968 et 1971. Puis quelques années plus tard, Kim devient la « grand-mère » de toute une génération en participant à l’émission Passe-Partout. Une autre grande aventure télévisuelle d’une décennie. Là encore, les contes sont à l’honneur et celle qui sait si bien raconter le fait avec tendresse pour le plus grand plaisir de la génération X. À la télévision pour « adultes » elle tiendra des rôles dans Ent’Cadieux et Tribu.com, se méritant même une nomination aux Gémeaux pour la catégorie Meilleure actrice pour un rôle de soutien, série ou émission dramatique pour ce dernier rôle en 2002. Mais c’est surtout au 7e art qu’on la voit ; La femme de l’hotel, Anne Trister, À corps perdu de Léa Pool, le Sexe des étoiles, Cuervo de Carlos Ferrand ne sont que quelques uns de ses rôle au cinéma. Mais son plus beau rôle en carrière demeure dans Sonia, de Paule Baillargeon, aux côtés de Lothaire Bluteau ou elle incarne une dame atteinte de la maladie d’Alzheimer. Son ultime prestation sera pour Cœur battant, un court métrage de ZhiMin Hu, où elle incarne une femme souffrant de solitude. Sa partenaire de jeu, Josquin Beauchemin n’a que… 8 ans à l’époque. C’était en Octobre 2009. Réunissant ses amies autour d’elle pour un thé, ou plus souvent une vodka… Pour faire « Allez hop! » selon son expression, ce qui donnait souvent lieu à de longues discussions sur l’art, le monde et le théâtre tout particulièrement. Durant les dernières années, sa santé plus précaire l’empêchait d’assister à autant de spectacles qu’elle aurait voulu. Qu’à cela ne tienne, ses amies lui résumeront les spectacles qu’elles auront vus, elles seront ses yeux et ses oreilles … Et Kim Yaroshevskaya ira de son jugement critique jusqu’à la toute fin de sa vie, résume Sophie Faucher en entrevue à Radio-Canada. Violette Chauveau quant à elle parle de moments d’éternité passés avec elle, « C’était des moments magiques, comme elle était si magique… » Kim Yarochevskaya a d’ailleurs lancé son autobiographie, Mon voyage en Amérique il y a quelques années à peine, soit en 2017. Elle a demandé à ce que ce soit la comédienne Pascale Montpetit qui en fasse la lecture sur scène, ce qui a grandement rapprochées les deux actrices qui, avant, ne se connaissaient que de réputation. « Elle ne voulait pas que ce soit lu, elle voulait que ce soit raconté, résume Mme Montpetit, au sujet du ton et de l’allure que Kim voulait donner à ce grand projet. Précédemment, elle s’était aussi racontée dans un conte, la Petite Kim, un autre projet à saveur autobiographique savamment illustré par Luc Melançon. On lui doit aussi Contes d’humour et de sagesse, publiée chez Planète rebelle, autre recueil pour un public plus adulte. Elle sait toucher au cœur des gens avec une simplicité déconcertante. Elle remplissait ma quête de découvertes et de créativité… Elle m’a donné le goût de la lecture. (Violette Chauveau) ce qui est sans doute le plus grand hommage posthume qu’on pouvait lui rendre. Ainsi le but d’une vie pour cette raconteuse hors du commun est atteint.

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